Manifeste pour une illustration intersectionnelle

Ce texte, est ici à la disposition de quiconque s’y retrouvera et voudra y ajouter son nom.

Que nous soyons amateures ou professionnelles*, nous avons appris que les images ont une Histoire et qu’elles sont rarement innocentes.

Elles rendent compte de leur époque, et des idées qui sont les nôtres. Elles peuvent mobiliser la révolte contre un pouvoir abusif, mais peuvent aussi servir la propagande des tyrans. Si la liberté d’expression permet de rallier (ou non) un camp, elle ne dédouane jamais personne de ses responsabilités.

Nous n’ignorons pas que nos travaux sont quelques-unes des briques avec lesquelles d’autres personnes fabriquent leurs imaginaires. Nos formations nous ont appris le pouvoir et les limites de nos dessins. C’est parce qu’elle a vu, sur son petit écran, l’image de Nichelle Nichols dans Star Trek que la petite Caryn Elaine Johnson s’est donné le droit de devenir Whoopi Goldberg.


A contrario, les corps étirés, perpétuellement jeunes, par la grâce de Photoshop, qui forment l’essentiel de l’imagerie publicitaire en occident ont un impact pernicieux sur les esprits jeunes et moins jeunes. Ces déformations leur paraissent une « normalité » qu’ils souffrent de ne pouvoir atteindre.

Tout cela est de notoriété publique. Le pourquoi l’est moins : Dans notre société de l’image, ce qui n’est pas représenté n’existe pas. Nos regards sont saturés d’informations et ne retiennent, la plupart du temps, que ce qui se répète ou ce qui est extraordinaire.

Ce qui n’est pas représenté peut donc être nié. C’est une pensée dérangeante, mais un fantasme dessiné, une photo truquée, même mal fichues, auront plus de poids dans les esprits qu’un fait scientifique établi. Nous combattons des siècles de mensonges, d’« alternative facts » de clichés.

Les enjeux de la représentation des minorités dans les illustrations, séries ou films ne sont donc pas des combats d’arrière-garde mais des points stratégiques cruciaux à investir massivement. Et nos ennemis** le savent ! Car ces dernières années, des victoires ont été remportées qui ont aussitôt fait l’objet de contrattaques virulentes. Tout cela serait risible si ça se limitait à des polémiques esthétiques. Certains l’ont prétendu. Mais il s’agissait plutôt de menaces, de harcèlements et de diffamations à l’encontre de qui avait le front de marcher en dehors des sentiers battus. C’est pourtant ce qu’on attend (théoriquement) de créatrices.

C’est le signe de ce que nous touchons, pour ainsi dire, un nerf si les partisans du vieil ordre moral rance réagissent si vivement. Ils sentent que la Pop Culture et les imaginaires sont des champs de bataille majeurs. Ce qui nous occupe n’est donc ni « secondaire », ni « communautaire ». Et nous devons regarder avec méfiance qui tient absolument à nous en convaincre.

Oui c’est « Politique ». Mais au sens le plus ancien et le plus noble du terme. A titre personnel je considère que nous devrions nous défier de toute récupération par les partis passés présents et à venir. Tous, sans exception, ne se sont approprié ces luttes que pour les trahir une fois leurs buts atteints. Artistes et politiciens ne peuvent envisager d’alliance durable sans que les seconds ne phagocytent les premières.

Et si nous croyons au combat, nous croyons encore plus à ces mots : bienveillance, sororité, acceptation, Intersectionnalité et créativité. Nous ne pouvons pas nous permettre d’abandonner. Que resterait-t ’il sinon, comme moyen de lutter si les arts échouaient à faire changer les mentalités ?

Rien que la violence.

Leslie Boulay

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*Les pluriels de cette déclaration passés au féminin ne sont pas des erreurs.
** Un adversaire vous affronte mais vous respecte et reconnait vos droits. Un ennemi vous veut du mal.