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Les « bêta testeurs » de l’uberisation, c’est nous.

Derrière ce titre un peu provocateur, il y a un constat. Cela fait maintenant 13 années que je suis une artiste-auteure indépendante. A l’époque, j’arrivais, toute candide, dans un métier en pleine mutation. Tout le monde disait déjà que le boulot, qui n’avait jamais été facile, le devenait de moins en moins. En cause plusieurs facteurs. L’isolement que notre métier induit, une absence totale de prix minimum « garde-fou » de nos prestations et cette idée, dans l’air, que l’art n’est pas un vrai métier et que seuls les génies incontestables, les meilleurs, méritent de gagner largement leur vie.

Au fil des années, c’est devenu de plus en plus en vogue. Désormais, c’est dans tous les corps de métier qu’on laisse entendre que, vu le chômage, si on bosse, on doit se donner à 200 %, même au SMIC, même sans la moindre évolution envisageable. Ce qui se faisait avant par amour d’un métier, théoriquement, susceptible d’être valorisé, est de plus en plus le minimum exigé et le fait d’avoir un travail une récompense en soi.

 

La valeur travail, c’est ça. Rien de plus qu’une gigantesque escroquerie.

 

Ma grande chance, en ce qui me concerne, est de bénéficier du soutien indéfectible d’un compagnon de vie relativement à l’abri du besoin. Ce qui fait que je puis me permettre d’envoyer paitre les propositions qui ne sont rien de plus que du foutage de gueule. Je mesure ma chance. Même si je suis acculée à une grande frustration professionnelle, je ne le suis pas à la précarité, comme la plus grande partie de mes consœurs-et-frères. Je suis très clairement une privilégiée. Je peux créer et manger dans une relative liberté.

 

Mais je constate que fort peu de gens sont et demeurent sensibles à ce problème. J’ai tenté, à mon petit niveau, de le combattre. Une mini BD sur le sujet de la rémunération des artistes a eu son petit succès. J’y démontrais que c’était la société toute entière qui avait à perdre quand les artistes ne peuvent pas vivre et sont donc obligés de raccrocher les gants.

 

Pigeon gratuit a il y a peu mis en lumière sur Twitter les pratiques d’une plate-forme web d’intermédiaires peu scrupuleux en graphisme. Ces boites ont fleuri, dans notre milieu, bien avant qu’on entende parler d’Uber, mais fonctionnent sur le même principe. A savoir qu’elles sont censées mettre en relation des professionnels indépendants et des clients. En réalité, elles fixent les prix, souvent très bas, et mettent régulièrement en concurrence plusieurs artistes pour un seul et même design, payé des clopinettes.

 

Cette plateforme, qui s’appelle 5euros.com, vend, comme on peut s’y attendre hélas, des designs à partir de 5 euros.

 

5 euros. Pour ce prix, personnellement, je ne fais même pas un crobar sur un post-it. Et faut se figurer que, bien sûr, la plateforme prend une com là-dessus : 1 euros. 20 %. Très au-dessus de ce que pratique Etsy, par exemple, avec ses 3,5%.

 

Je passerai sur le stress et le temps passé, bien évidemment moindres, qu’il y a à créer un seul artwork qu’un client unique payera 300 euros plutôt que des dizaines de designs différents pour arriver à la même somme. Je ne signalerai même pas qu’il ne finira pas à la poubelle au premier déménagement, sera d’avantage mis en valeur par le client, conservé dans ses archives parfois et montrable avec un orgueil légitime dans un book.

 

Qu’on le veuille ou non, vendre à 5 euros, c’est s’échiner pour rien. Ça n’apporte ni reconnaissance, ni stabilité financière. En plus, on est obligé de bâcler ce qu’on fait pour tenir la distance.

 

On revient sur le cas de cette boite en particulier, car c’est là ou l’affaire devient amusante. Cette plateforme s ’est fait chauffer un peu les oreilles, car il se trouve que certains de ses graphistes ont carrément copié d’autres design. Ah la méchanceté des réseaux sociaux ou l’on ne peut même plus plagier en paix…

 

Et voilà la réaction à cette affaire du créateur de la plateforme, toute en rondeur et en candeur. Admirable. ( En fait non.)

 

La vérité derrière ces « excuses », c’est celle-ci : les graphistes de la plateforme croulent sous le boulot sous-payé, travaillent quasi exclusivement pour 5 euros .com (Ce qui est donc une forme de salariat déguisé. Illégal, on le rappelle). Ils ne peuvent pas réellement partir, parce qu’ils ne connaissent pas leurs droits, ni les vrais tarifs de graphistes indépendants et qu’ils ont la trouille du chômage…

 

Non seulement je ne crois pas que le plagiat soit exceptionnel au sein de ces structures, mais il me parait impossible de gagner correctement sa vie sur une de ces plateformes sans plagier un peu de temps en temps. Voire beaucoup.

 

On a donc un modèle à la légalité et la moralité douteuse. Mais ce que vous devez savoir, si vous étiez tentés d’être clients, c’est que si vous acheter un design frauduleux à ces structures, même sans le savoir, il est envisageable que l’artiste plagié vous demande des comptes. Dans le meilleur des cas, c’est une tache sur votre réputation, éventuellement sur celle de votre boite si c’est à titre professionnel. Dans le pire des cas… bonjour les soucis juridiques.

 

Voilà d’où Uber tient ses mauvaises habitudes. Et ce n’est même pas le pire du pire. Il arrive qu’on nous propose de PAYER pour travailler.

 

Petit exemple auquel j’ai été confrontée récemment : Il existe des boutiques éphémères, qui tentent de recruter des artistes et artisans. Elles n’achètent pas leurs stocks. Ce serait trop risqué. Elles se contentent de faire payer un « droit d’exposition » (160 euros par mois en période de Noël), en plus d’une commission sur les ventes (Jusqu’à 30% selon, les cas et de 20 % minimum). En soi, cela fait déjà tiquer, car une galerie honnête fait l’un OU l’autre. Pas les deux. Cerise sur le gâteau, une présence OBLIGATOIRE deux demi-journées par semaine. Non rémunérée, bien sûr.

 

La personne auprès de laquelle je me renseignais par mail n’était pas salariée de la boite, mais elle-même un de ces artistes-artisanes. Où est le personnel de cette entreprise ? Réponse probable : il n’y en a pas.

 

Principe remarquable, donc : vous payez, et vous faites fournisseurs de marchandises + personnel de vente et administratif. Et pour ce qui est de ce que vous en tirez ? Et bien il faut ramer pour être ne serait-ce que rentable. La boutique, elle, se remplit les poches à moindre frais.

 

Et les gens trouvent que c’est normal. Que les artistes doivent « se prendre en main » (Traduction : se faire exploiter sans se plaindre et mourir pour la gloire de sa création). Que ça fait gagner de la visibilité (sur un site internet antédiluvien ou aucun artiste n’est nommé ?)

 

Je ne doute pas qu’un jour, une entreprise aura la riche idée d’appliquer ce principe « révolutionnaire » à une autre profession et que ça devienne soudainement scandaleux. Notez bien que j’estime que ça l’est. Comme je trouve qu’Uber est scandaleux. Mais voyez-vous, je suis amère, parce que nous l’avons vu venir depuis bien longtemps. Nous avons crié dans le désert que de telles conditions de travail étaient inacceptables. En vain.

 

Nous avons effectivement été les « bêta testeurs » de l’uberisation. Et nous sommes bien placés pour savoir que ça pue gravement. C’est mauvais pour tout le monde : prestataires, clients, et même pour la société dans son ensemble. Il y a juste un petit nombre de gens pour qui c’est Disneyland et qui se goinfrent sur nos dos.

 

Mais je crains que tant que les gens ne comprendront pas que toute injustice qu’on laisse perdurer aujourd’hui croît, prospère, et finit par métastaser partout ; tant que le quidam ne pigera pas que la façon dont on traite le livreur de pizza ou le peintre, ça peut être la façon dont on le traitera demain, rien ne bougera vraiment.