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Se sentir légitime... enfin.


Je n’aime pas beaucoup les bilans. C’est un exercice auquel je me prête peu, parce que je sais que je vais avoir tendance à charger la mule, pas de la bonne façon et c’est par conséquent mauvais pour mon moral. Je me soigne, mais je demeure une indécrottable pessimiste.

Du coup, il est presque miraculeux que je me sois obstinée dans la voie qui est la mienne. Globalement, les instances culturelles officielles méprisent cordialement les illustrateurs et illustratrices et nous renvoient à notre rôle de fournisseurs de divertissements simplistes pour enfants. Ce qui est également insultant pour les enfants, en passant. Le reste du monde nous attribue un statut d’amateur.e.s par défaut. Mais quand on affirme haut et fort notre professionnalisme, il nous est reproché. Soit que ce soit présomptueux de notre part, car nous ne gagnons pas beaucoup d’argent, soit que nous ayons le front d’en demander. « Comment ?! Tu ne fais pas ça par passion ? »

Il nous en faut, pourtant, de la passion pour supporter tout ça.

Je n’ai personnellement encore pas trop de motifs de plainte : J’ai la chance de ne pas subir en plus la précarité. Ce que je dois à un compagnon de vie qui est aussi mon premier supporter, et non à mon mérite. Mais à voir tous les confrères et consœurs qui galèrent, y compris des gens dont j’admire le travail, j’en éprouve plus de gène que de satisfaction.

Le discours méritocrate, impitoyable, nous répète que si l’on ne réussit pas en art, c’est parce qu’on est mauvais, ou du moins « pas assez bons ». Le crédit artistique est corrélé à combien vous pesez et il est entendu qu’il ne peut y avoir que peu d’élus.

Je dis, moi, qu’il y a peu d’artistes géniaux, parce que la plupart sont forcés d’abandonner avant de le devenir. Ce n’est pas une opinion très populaire. Elle fiche un peu en l’air le concept du génie seul contre tous, si cher aux romantiques… et aux capitalistes, parce que très proche du « self-made-man ». Ce qu’incarne fort bien l’icône moderne que fut et demeure Steve Jobs. En réalité, on sait bien que le self-made-man est un mythe, que personne ne réussit tout seul à devenir richissime. Mais il semble encore plus difficile de faire passer que personne ne devient un artiste génial tout seul non plus.

C’est un cercle vertueux : on s’accroche grâce aux retours encourageants que nous recevons. Plus nous recevons, plus nous pouvons donner et finir par obtenir une certaine reconnaissance.  La Gloire n’est pas la condition de la survie mais juste la récompense pour une carrière remarquable. Mais encore faut-il avoir eu une carrière. C’est pourquoi affirmer sa légitimité est si important, même quand on n’a rien fait encore de particulièrement notable.  Tout ce qui vous en empêche devrait être considéré comme un ennemi mortel.

Et… en ce qui me concerne le premier de ces ennemis mortel, ça a longtemps été Bibi. On ne peut pas avoir été nourrie toute sa jeunesse aux mythes et légendes romanesque du 19ème siècle et ne pas avoir de vieux réflexes auto dépréciatifs.

L’année 2017 a été l’aboutissement d’un processus personnel et professionnel qui m’a amenée à endosser pleinement ma légitimité en tant qu’illustratrice.

Techniquement, j’ai commencé à gagner de l’argent avec mon art. De façon moins anecdotique, je veux dire. Des gens m’ont écoutée, prise au sérieux. Et pour la première fois depuis que je fais ce métier, j’ai senti que j’étais d’accord avec eux. Pas parce que je serais un génie fabuleux aux chevilles larges comme l’Empire State Building. Il y a tout un panel de nuances entre la nullité et le génie. Mais parce que je me sais au moins compétente. Je vends des dessins, je commence à en produire qui me plaisent plus de trois jours d’affilée. J’ai même conçu ma première couverture de livre le mois dernier. A 40 ans, il est plus que temps que je prenne conscience que mon travail a effectivement de la valeur.

J’ai passé l’âge d’avoir des pudeurs de jeune débutante. J’ai celui de comprendre que l’on ne devient jamais artiste sans avoir l’égo qui va avec. Il est en réalité nécessaire pour survivre à la bêtise que notre vocation ne manque jamais d’attirer. Ça ne m’empêchera jamais de garder la même exigence envers moi-même quand je travaille, au contraire. Je la couplerai juste d’un peu plus de bienveillance envers moi-même quand je me plante, ce qui reste fréquent.

Donc parmi mes bonnes résolutions, cette année, il y a « ne plus douter de cette légitimité ». Même si des « haters » s’en mêlent. Même si mon syndrome de l’imposteur me taquine. Et continuer à dessiner. Beaucoup.

Bizatouss et bonne année 2018