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Trois histoires...

 

- Il y a 20 ans, en facs d’arts, je montrais, durant un intercours, le book de mes travaux, très orienté nu féminin fantasy à un copain. Mon prof jette un œil au passage, et me lance, sur un ton goguenard.
« C’est très narcissique, tout ça. Vous savez, Leslie, les déesses mères, c’est passé de mode. »

C’est mon prof. Il a mes notes entre les mains. Je ne dis rien. Mais intérieurement je pense « Et
Niki de Saint Phalle, c’est passé de mode, Connard ?! »

Ma conscience de la dimension sexiste de son intervention est encore très floue. Je saisis plus nettement l’attaque envers une culture visuelle différente de la sienne, plus populaire. Mais cette colère, la révolte de mes 20 ans devant ce vieux mec désabusé qui croyait probablement se consoler de ses propres échecs en rabaissant mon boulot ne m’a plus quittée. Il avait pour lui l’autorité, l’expérience et n’avait manifestement pas conscience que cela ne masquait pas la pauvreté de son argumentation.

- Il y a 6 ans. Pour la première fois, je suis en lien avec un éditeur. Nous sommes plusieurs à vouloir monter un projet d’envergure et les copains rédacteurs ont pensé à moi pour les illustrations. J’apprends que ledit éditeur veut que je fasse un test. Je sais déjà que ça ne se fait pas mais, sottement, je cède quand même. Je me prends en pleine figure la raison : mes dessins seraient « ultra féminin mièvre ». L’univers traité serait très masculin.

Cette fois, j’ai très conscience du machisme à l’œuvre. Mais je suis dans un cadre pro. Je ne sais pas quand j’aurais une autre opportunité. Le fait que des copains soit engagés dans l’affaire me met en outre dans une position très inconfortable : si je claque la porte, je deviens indigne de leur confiance.

Puisqu’il veut du muscle et du poil, je lui en donne donc. Finalement, devant son incurie et sa non volonté de faire aboutir le projet, on le proposera à quelqu’un d’autre. Le suivant a d’autres illustrateurs en tête, mais je resterai dans la course pour les ornementations. Ce sera l’Encyclopédie du Hobbit et Le monde des Hobbit chez le Pré au Clercs.

Le moins qu’on puisse dire est que je garde un gout amer de tout cela, malgré ma très grande fierté du résultat.

- 25 janvier 2018. Après une année 2017 qui m’a assise dans ma profession, ou j’ai enfin réussi à me sentir assurée dans mon boulot, je fais ce que j’estime être mon job en dénonçant, sur ma page FB une retouche amateure aberrante sur un superbe charadesign. Il se trouve qu’on entre en plein dans mes préoccupations sur la représentation des femmes. Le dessin de départ a été stupidement aminci et le personnage, au départ latina, est devenue un avatar blond de Lara Croft, en plus proprette.

La retouche n’est pas assez évidente pour les non-initiés, mais cradingue pour quiconque en a déjà fait. Fun-fact, j’ai eu à pratiquer la retouche photo à un niveau qui demande pas mal de doigté lors d’un stage de formation à la PAO. Le moins qu’on puisse dire est que je maitrise donc particulièrement ce sujet. Par ailleurs, il y a aussi des erreurs anatomiques non négligeables.

Un quidam laisse pourtant entendre, malgré mon argumentation technique, que je suis « partiale ». Dans des interventions ultérieures, il va également m’expliquer qu’il pense que je défends la première parce qu’elle est ronde, comme moi, non sans m’arroser de ses « 30 ans d’expériences » dans le métier. D’une, le personnage n’est pas une femme ronde, mais une femme musclée assez massive. De deux, le fait que je dessine aussi des femmes minces semble totalement lui échapper. Que fait ce triste sire sur ma page Facebook ?

Comme mon prof autrefois. La même accusation de narcissisme à peine voilé qui balaye le savoir-faire, l’argumentation technique, et un gus qui se positionne comme un supérieur, une autorité. Je regarde sa photo. Il ne me parait pas si vieux, mais il s’adresse à moi comme à une gamine, une débutante. Manque de pot j’ai quarante piges. Je dessine depuis mes 7 ans et de façon professionnelle depuis 13 ans. J’emmerde son expérience, il ne me l’a pas démontrée.  Mec, si tu me lis, on peut passer trente ans à faire de la merde. Je ne dis pas que tu en fais, juste que ça ne suffit pas à ce que j’estime que tu as raison.

Je suis encore en colère parce que même quand on a réussi à se caparaçonner, même quand on a enfin cette « confiance en soi » dont on dit que les femmes doivent s’armer, parce que vous comprenez, il ne faut pas qu’on se victimise… Et bien on n’est JAMAIS légitimes.

On est toujours suspectes de créer et de penser avec nos gros culs superficiels et non en tant que créatrices ayant une expérience, une réflexion intellectuelle. Tandis que les mecs qui nous accusent de « partialité »… Oula non ! Le fait qu’il défendent globalement des images de femmes à moitié à poil n’a surement RIEN à voir avec le fait qu’ils se masturbent probablement devant. C’est surement très intellectuel comme démarche.

Mes clients me font confiance parce qu’ils connaissent ma valeur. Les gens qui aiment mon boulot l’aiment parce qu’ils le savent sincère, impliqué, réfléchi. Je n’ai RIEN à prouver à personne, surtout pas à des pignoufs bitocrates.

Sachez que quand ma féminité ou mon poids deviennent votre seul argument, vous me mettez certes en colère, mais n’écorchez plus ma légitimité, puisque vous déplaire entre désormais dans mon cahier des charges. Mais je vous entends aussi vous attaquer à mes petites consœurs, encore hésitantes, et ça, cela me fait montrer les dents. Donc, sachez-le, messieurs les ploucs, je ne vous passerai rien.