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Macron, le fond, la forme et le reste

Pour moi, l’affaire est passionnante : on est en plein dans mes préoccupations. Je ne vous ferais pas l’insulte de penser que vous ignorez de quoi on parle : la Une du Monde hors-série, qui est un plagiat très inspirée du travail de Lincoln Agnew, canadien pas du tout nazi sur Adolf Hitler.

Démonstration : 

Évidemment, chacun y va de son pronostic, prise de bec, scandale. Le Monde assure qu’il ne voulait pas traiter Macron de Nazi, les autres disent que si. Et moi, je crois le Monde. Parce que ce n’est pas la première fois que je vois une couverture susciter une polémique et Les celles volontairement malintentionnées sont encore moins subtiles. Les vagues sont juste moins hautes quand les « victimes » sont plus anonymes. Selon que vous serez puissants ou misérables…etc…etc.

Et à mon grand regret, le vrai sujet de cette affaire, ce sur quoi on devrait vraiment s’interroger, on passe à côté. Pas sûr que ceux qui s’indignent qu’on puisse comparer Macron à Hitler aient d'ailleurs envie d’attirer l’attention dessus. Il n’y a que les gens du métier qui en papotent dans l’indifférence générale.

Pourquoi cette couverture est-elle possible ? Le mécanisme a été très bien décrypté sur deux threads Twitter de pros de l’image que je recommande.

D’abord chez  Bruno Bartkowiak :

Puis par Julien Moya :


Tous deux ont formé deux des très rares exposés intelligents et argumentés du gros souci face auquel on est.

Le fond et la forme donc. Le fait de tenir à dépolitiser une image alors qu’elle sert à soutenir un propos forcément politique (politique et politisé aux sens premiers et nobles de ces termes). Ce n’est PAS possible. Le choix d’une couverture est forcément en relation avec ce qu’on veut faire passer. Si ce n’est là que pour faire joli, ça ne sert à rien.

Cette tentation de l’irresponsabilité, ça fait des années qu’elle s’est insinuée dans le paysage français. Paysage où n’importe quelle blague passe, pourvu qu’elle soit dite avec humour. Je suppose qu’il y a derrière ça une réaction à une époque pas si éloignée, sous le général de Gaulle, quand le poids du politique pesait tant sur les épaules des créateurs qu’une fois débarrassés de tout ça, ils se sont éclatés sans se poser de question.

Probable aussi que la tuerie de Charlie Hebdo a fait resurgir effectivement des craintes quant à la possibilité de se censurer. Il est devenu difficile de soulever une objection sur le travail de gens littéralement morts « dans l’exercice de leurs fonctions ». Pourtant il le faut. Car la fameuse liberté d’expression, n’est pas celle d’échapper à toute critique. Ça, c’en est PRECISEMENT le contraire. Et faire gaffe à être bien compris n’est PAS se censurer. Si on comprend que votre dessin est raciste alors que vous ne vouliez pas qu’il le soit, il y a un problème.

Comment peut-on connaitre l’existence de l’iconographie du 3ème Reich, des caricatures racistes et antisémites ou antiféministes du 19ème siècle et tranquillement affirmer qu’un dessin ou une charte graphique sont des choses parfaitement innocentes ? Peut-on réellement, d’ailleurs, pratiquer un métier créatif si on croit cela ? Pourquoi faire des couvertures ? pourquoi faire du grand reportage photo ?  On sait TOUS que les représentations pèsent ! Cessons de faire semblant !

Si l’art peut être subversif il est nécessairement politique. S’il peut être engagé il est nécessairement politique. Est-il possible d’être réellement subversif ou engagé en étant totalement irresponsable ? Surement pas. La subversion se pense. L’engagement se réfléchit. L’image aussi. Et ça ne se fait pas dans l’urgence : Le fait de devoir créer très vite une couverture ne doit pas aider à la prise de recul de qui la crée.

Ça n’est PAS exclusivement décoratif ! Ça ne PEUT PAS l’être.

Pourtant on y est, dans un monde où on a décidé, organisé la disjonction du fond et de la forme, ou des gens produisent par dizaines des couvertures censées véhiculer du sens en s’étonnant qu’on y voit autre chose que du joli. Ils affirment en toute bonne foi que s’ils n’ont pas l’intention de se planter, c’est qu’il ne se sont pas plantés... Et... Comment dire ? Non. Navrée mais je ne connais personne qui se plante à dessein. C’est-à-dire que par essence la couillonnerie est une chose parfaitement involontaire.

Il y a cependant une chose qui surpasse l’irresponsabilité gamine de ceux qui ont produit cette couverture.  L’hypocrisie haineuse de ceux qui s’en scandalisent. Parce que ce sont les mêmes qui, d’ordinaire, nous explique benoitement que telle caricature raciste ou chanson misogyne ne veut rien dire de son auteur. Les mêmes qui nous expliquent que l’art pour l’art justifie qu’on mette en scène l’homophobie crasse. Les mêmes qui parlent d’intellectuels « sulfureux » à propos de vieux beaufs réactionnaires qui dorent à l’or fin leurs étrons fumants.  Tout ce que je vous ai dit plus haut, ils le balaient d’un revers de main, d'ordinaire.

En sommes, ils sont ceux qui ont réclamé un monde où le fond importe peu, où la forme est tout et justifie n’importe quoi. Les voilà placés devant leur œuvre, qui vise cette fois quelqu’un qu’ils plébiscitent, ou au moins respectent. Soudain ce monde ne les séduit plus. Parce qu’ils savent. Ils savent PARFAITEMENT que non, la forme est corrélée au fond et que l’on ne peut pas dessiner n’importe quoi sans se poser de questions sur ce qu’on veut TRANSMETTRE. Ils l’ont toujours su, pour la plupart d’entre eux.  Si vous en doutiez encore, écoutez leurs aboiements et regardez le vernis se craqueler. Vous avez le vrai visage de la « liberté d’expression » en France qui est plus un refus général d’être des adultes responsables, quand ce n’est pas l’attachement au privilège de pouvoir traiter les autres comme de la merde sans qu’elle n' éclabousse trop. La liberté d'écraser les autres, pas celle de se rebeller.