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Octobre



Nous sommes le 25 Septembre. Et chacun aura remarqué que je n'ai pas encore franchement communiqué sur la question de l’Inktober. C'est qu'il y a un hic. Et pas un petit.

Pour résumer : il y aura des dessins d’Octobre. Ce ne seront pas des Inktober.

Cela à cause de deux incidents qui impliquent Jake Parker, créateur du challenge. Le premier a lieu en Décembre 2019. Plusieurs artistes reçoivent alors une lettre de son avocat. En effet, il est devenu courant que les artistes qui participent à l’Inktober  en vendent le résultat, qu’il s’agisse d’originaux ou de reproductions pour du merchandising.  C’est à cette occasion que la communauté des illustrateurs et illustratrices a réalisé qu’« Inktober » était devenu une marque déposée.

Jake Parker a alors chargé  son « overzealous lawyer », son avocat trop zélé . Cette restriction était censée, parait-il, ne s'appliquer qu'aux entreprises et non aux artistes indépendants. Malheureusement comme le soulignait Wendy Brown dans son papier sur le site WWAC, c’est précisément ce qu’est censé faire un avocat, vu que les règles en matière de Trademark ou copyright ne font pas le distinguo entre le petit créateur sans le sou et la multinationale.  

 
Par ailleurs, Jake Parker a également prétendu que cela concernait surtout son logo. Ce qui est inexact, comme on peut le voir ici.

Enfin sa marque est déposée en 2018. Ce qui implique une totale absence de communication sur le sujet de plus d’un an auprès d’une communauté qui le suit depuis près d’une décennie.

Jake Parker s’est bien entendu expliqué sur son blog : Il aurait pris cette décision par peur qu’on en fasse n’importe quoi, comme la promotion de contenus haineux. Et c’est là quelque chose de tout à fait compréhensible. C’est une hantise pour nombre d’artistes.  De facto, c’est un motif tout à fait légitime. Personne n’aurait le moins du monde songé à le lui reprocher… si on ne l’avait pas appris par le biais de courriers d’avocats. Ça, ça fait quand même un peu tiquer.

Peut-être ne s’agissait-il là précisément que de cela, un gros couac de communication. Admettons. Mais après moult réflexions sur le sujet, cela ne change pas grand-chose : Inktober est désormais une marque déposée et je ne saurais trop déconseiller aux artistes de participer à l’Inktober en vue d’en vendre le résultat.

 

« Mais enfin, Leslie, Puisqu’il dit qu’il ne va pas embêter les indés, pourquoi se dédirait il ? »

Pourquoi ne le ferait-il pas ?

La question n’a aucun sens quand il s’agit de Droit. Dans ce cadre-là, la seule que nous devrions nous poser est « Le peut-il ? ». Il n’est pas franchement raisonnable de se mettre à la merci du bon vouloir de quelqu’un qu’en somme, nous ne connaissons pas vraiment et dont on a des raisons valides de se méfier.

La seconde affaire, plus récente, qui entache un peu plus son blason, est celle qui l’oppose à Alphonso Dunn, qui l’accuse d’avoir plagié son livre d'apprentissage du dessin dans la vidéo que voici :

 

https://www.youtube.com/watch?v=bG3ENcAdWBM

La polémique enfle. De fait, si plagiat il y a, c’est manifestement sur le plan de la structure et de la méthode. C’est pourquoi beaucoup de gens ne voient pas le souci. Certains fans de Parker allèguent l’existence d’un ghostwriter, que Parker n’a pas écrit lui-même ce livre et ne serait donc pas responsable du plagiat. Je ne sais ce qu’il en est. C’est, pour le coup, parfaitement légal (mais ce n’est pas franchement l’argument de défense le plus judicieux qui soit).

L'affaire n'est pas réglée. On ne sait pas ce à quoi elle aboutira.  Mais elle achève au silencieux l'illusion d'un événement vierge des problèmes du monde de l'illustration. Pourrait on, cette année faire l'Inktober en faisant mine qu'elle n'existe pas, ou qu’elle ne nous concerne pas ?

Elle NOUS concerne tous. Comme tout ce qui a trait à l'exercice de notre métier ( ou de notre loisir pour les amateurs et amatrices), ce sont des questions brulantes. La façon dont la loi nous protège, ou nous enfonce selon qu'on est artiste connu ou humble tâcheron, les structures sociales, les mécaniques économiques, l’idéologie capitaliste, tout cela influe largement sur nos pratiques et nos existences.

Parfois, elles les pervertissent.

Chaque artiste a son rythme. Mais le net en impose un. Ce n’est pas pour rien que l’Inktober a  un petit côté «  défi ». C’est aussi une forme de marathon : maintenir, un mois durant, une productivité optimale, week end compris, parfois en plus de ses travaux habituels est un effort réel. Si bien qu’il faut, de plus en plus souvent, que les illus les plus chevronné.es mettent en garde les plus jeunes pour qu’ils se souviennent que ça doit rester un jeu et une saine émulation.  Que si la dose de stress excède celle de fun, il faut lâcher l’affaire.

Mais même les pros les plus expérimentés sont aussi parfois acculée.es à des pratiques qui ne sont en rien « saines ». Il est demandé de produire vite et de produire vite toute l’année. Et c’est précisément ce productivisme qui est une des raisons de l’existence d’un plagiat massif. Contrairement à ce qu’on pense, un artiste « talentueux » peut parfaitement en plagier un autre parce que même le plus doué a des limites, dont un monde du travail avide l’enjoint à ne PAS tenir compte.

Une petite vidéo sur le travail spéculatif l’expliquait déjà il y a quelques années : la mise sous pression et en concurrence de nombreux créateurs encourage le plagiat. C’est techniquement la façon la plus efficace et rentable de produire beaucoup sans s’écrouler. Je n’excuse pas ici les plagiaires, que cela soit clairs. Mais je pense qu’il est important que nous commencions à parler de la façon dont le contexte économique nous force à nous oublier, sape notre créativité et mène certain d’entre nous à franchir les limites de l’acceptable.

La question de la rémunération des auteur et autrices, qui revient régulièrement sur le devant de la scène, est une tentative de ne pas dissimuler toutes ces merdes et ces horreurs  derrière le grand rideau du " on est sympa, on est de gauche et on se tutoie. " Faute est de constater que le monde culturel est de gauche jusqu'au moment ou il faut nous payer. Et le productivisme artistique, c’est une des conséquences de la difficulté à être rémunéré correctement. Il mène à la tentation du plagiat. Il mène aussi à des problématiques de santé mentale (burnout, « artblock », dépression). Il est complètement entremêlé dans les questions sociétales, car dans ce contexte, si vous n’êtes pas « vendeur », si vous avez un couac de santé, un accident de vie, vous êtes hors jeu.

C'est pour cela que mes dessins d'Octobre ne seront pas estampillés "Inktober", cette année. Les déboires de Jake Parker nous rappellent douloureusement que les grandes déclarations, les sourires, les promesses, ça ne vaut rien en soi. Que m'importe, au fond, les intentions de ce type ?  Je ne peux pas employer sa "marque" sans donner l'impression de me mettre la tête dans le sable et de soutenir aveuglément un système dont je sais qu'il bousille ma santé et les vies de mes confrères et consœurs.

Cette année, je ne bosserai pas pour le crédit de Jake Parker, mais pour moi. Je vous invite à faire de même. Il est temps que ce grand festival mondial du dessin d'octobre s'émancipe.